Bien que critique de la gauche de son époque, Orwell est resté fidèle à ses engagements politiques d’anarchiste “tory”. Comme le remarquait Michael Walzer, dans une entrevue publiée dans un dossier sur Orwell du Magazine littéraire, “La ferme des animaux et 1984 ont été conçus comme des critiques ‘internes’ à la gauche. Ils étaient destinés à un public de la gauche britannique”*, ce qui n’empêcha pas la droite de récupérer ces récits à son avantage. Je remarque d’ailleurs que dans ma copie de Animal Farm, achetée il y a longtemps dans une boutique de livres usagés et publiée par une maison d’édition éducative (Longman, Pearson Education Limited), on dit dans l’introduction que “The overall message is that man’s desire for power makes a classless society impossible”**. Malgré ses intentions, Orwell fut instrumentalisé par la droite, au point où c’est devenu une interprétation facile mais commune que 1984 et Animal Farm s’opposent à l’idée d’une société sans classes.
Le regretté écrivain Christopher Hitchens admirait Orwell et était, initialement, militant de gauche. Un commentaire de Walzer (de la même source que la précédente) s’applique d’ailleurs aux deux hommes: “Je ne pense pas qu’il aurait eu la moindre difficulté à se qualifier lui-même de gauchiste, bien qu’il n’ait pas beaucoup apprécié ses camarades gauchistes”. Mais à la différence d’Orwell, Hitchens a finalement plus ou moins renié son engagement initial pour éventuellement supporter, notamment, la politique étrangère de l’ère Bush-Cheney. Lors d’une entrevue, Johann Hari a remarqué sur le sujet qu’Orwell s’était opposé autant au stalinisme qu’au fascisme sans pour autant dire un mot en faveur de Churchill, Hitchens a alors expliqué qu’il s’était éloigné de la gauche à cause de sa position contre l’intervention étrangère lors de la guerre en Bosnie-Herzégovine: “That war in the early 1990s changed a lot for me. I never thought I would see, in Europe, a full-dress reprise of internment camps, the mass murder of civilians, the reinstiutution of torture and rape as acts of policy. And I didn’t expect so many of my comrades to be indifferent – or even take the side of the fascists”***. Il s’est alors distancé de la gauche, cessé son engagement, pour éventuellement ne plus avoir d’allégeance politique.
La différence entre Hitchens et Orwell est justement que ce dernier, bien qu’il n’aimait pas plusieurs de ses “camarades”, a maintenu sa position politique, alors que Hitchens a abandonné son engagement suite à des désaccords.
Récemment, une prise de bec virtuelle avec quelque individu s’auto-définissant en tant que prolétaire a fait revivre en moi la malheureuse tentation de “faire un Hitchens”. En ma qualité d’asocial, il est inévitable que les gens qui partagent certaines de mes opinions politiques me semblent de parfaits imbéciles, que ce soit par cette bêtise habituelle à laquelle nous nous adonnons tous et toutes dans quelque sphère de notre vie ou alors peut-être même sont-ce des tarés que je n’étiquette pas encore de la sorte simplement parce que je ne les connais pas assez. Des différences de positions peuvent empêcher de militer pleinement auprès d’individus dont on ne partage pas les revendications, ou dont nous sommes critiques, ces mêmes individus peuvent aussi ne pas apprécier la présence dans leurs rangs de quelqu’un qui, prenons l’exemple de Hitchens, est en faveur de l’interventionnisme américain à l’étranger. Il est étrangement désagréable de lutter auprès de gens qui nous sont antipathiques, et les paroles de Desproges résonnent certainement à mes oreilles: “À part la droite, il n’y a rien au monde que je méprise autant que la gauche, et puis d’abord, quelle gauche? La gauche gluante d’humanisme sirupeux des eunuques à la rose?”.
Dans ce cas-ci, je me demande à quel point cette situation peut influencer mon jugement, ma capacité critique… Mais je cherche à me rappeler que, contrairement à ce que certains semblent se plaire à croire, il n’est pas besoin d’être en amour fou avec les gens qui partagent notre opinion, ce serait ridicule. Le “nice boots, wanna fuck?”, cliché dans la scène goth, deviendrait “nice thoughts on redistribution of wealth, wanna fuck?”, ça se rapproche du pathétique. Et puis, je me rappelle, je critique la gauche avec laquelle je m’associe, certes, mais je laisse la droite bien tranquille dans toute cette histoire. Considérant que je ne suis ni politicologue, économiste, juriste ou sociologue, mes bases en critique sont philosophiques, littéraires, historiques ou sémiotiques, que pourrais-je alors bien faire à la droite? Elle est si basse en ces points que ce serait ridicule de l’attaquer, quand je vois Marc-André Cyr attaquer Éric Duhaime****, ce dernier me fait un peu pitié, un peu de calme Marc-André, quel idiot va cracher sur un lépreux, quel dégénéré vole les bonbons d’un enfant? Un enfant avec beaucoup de micros, mais il fait pitié à voir quand même, il fait pitié… Avec tout son argent, ses multiples tribunes, le fait qu’il est inévitablement propriétaire de son logis et qu’il soit consulté par certains politiciens alors des gens comme Éric Pinault ne font que des apparitions sporadiques dans les médias et dans la vie politique québécoise…
* Le Magazine Littéraire, No. 492, Décembre 2009, p.81.
**Orwell, George. Animal Farm, Longman – Pearson Education Limited,
*** http://johannhari.com/2004/09/23/in-enemy-territory-an-interview-with-christopher-hitchens/
**** http://voir.ca/marc-andre-cyr/2012/08/14/le-caractere-fetiche-d%E2%80%99eric-duhaime-et-son-secret/